VENDREDIS DE SAINT-LUC
3 mars 2006
IL N’EST PAS BON QUE L’HOMME SOIT SEUL
Homme et Femme il les créa : La côte d’Adam, montée vers le paradis ?
par René GUYON

INTRODUCTION

Le titre donné à cet exposé est : "Il n’est pas bon que l’homme soit seul". Le sous-titre, un peu provocateur et assez marketing semble se demander si cette affirmation est vraie et si le couple homme-femme est une espèce d’ascenseur vers le Paradis ou si, au contraire, il n’est qu’une longue dé-convenue menant au pire à l’enfer et au mieux à un séjour prolongé dans la tiédeur malsaine d’une espèce de Purgatoire !

Pour répondre à cette question, il est utile – indispensable ! – de faire l’historique de la naissance de cette union, sujet de tant de débats depuis très précisément 5766 ans… date de la naissance d’Adam et Ève…
Nous allons donc faire un survol de l’histoire de la Création, dans le livre de la Genèse.

Les deux récits de la Création

Il est sans doute inutile de vous rappeler qu’apparemment il y a dans la Genèse deux descriptions de la création par Dieu de l’univers et de l’être humain : la première au chapitre 1 (et légèrement au-delà), la deuxième au chapitre 2.
Chacun de ces récits semble correspondre à une tradition, c’est-à-dire à une façon de réfléchir au rapport entre Dieu et sa création. La première appelle Dieu Élohim, la seconde écrit son nom YHVH (Tétragramme sacré), que nous prononcerons Adonaï, par respect pour nos frères juifs, qui ne prononcent pas ce tétragramme (la prononciation étant d’ailleurs fort controversée).
Traditionnellement, on disait qu’il y avait deux récits différents de la Création ; on peut aussi penser que ces deux récits sont complémentaires, qu’ils sont deux lectures faites par l’homme d’une même réalité, la seconde étant une espèce de zoom sur le passage le plus important de cette Création : celle de l’être humain..
C’est aussi l’avis de nos frères juifs, qui parlent en général du récit de la Création.

Le 1er récit de la Création (Gn 1,1-2,3)

Dans ce qu’on ne devrait pas appeler le 1er récit, la création, par Élohim, Dieu au Verbe créateur, est présentée sous forme de jours.
Le récit commence par Beréshit bara’ Élohim et-hashamaïm veét-ha’arets : en tête Élohim crée les cieux et la terre.
Veha’aretz haieutah tohou-va-vohou : dans ce tout qui vient d’être créé, existent déjà tohou et vohou (mots hébreux traduits par vague et vide, et sans doute issus du nom de deux monstres marins – Tehom et Behom – des mythes païens), les ténèbres, l’abîme et les eaux, dont on ne nous dit pas par qui ils ont été créés… C’est de là qu’est né le débat sur la création ex-nihilo, dans lequel nous n’entrerons pas aujourd’hui.
Ensuite on voit – dans une lecture rapide – qu’Élohim crée la lumière (mais pas encore les luminai-res !) qu’il sépare en jour et nuit, le firmament qui sépare les eaux d’en haut et les eaux d’en bas, la terre sèche par séparation avec les eaux d’en bas, les végétaux, les deux luminaires et les animaux…
Tout au long de cette création, la Bible nous dit qu’Élohim sépara et qu’il vit que cela était bon ! Voilà un Élohim ennemi de la fusion et puissant (tout-puissant ?), on pourrait dire complètement surnaturel, parfait, qui crée son œuvre tout seul, et qui ne rate jamais ! Un Élohim content de lui…
Pourtant… – dans une lecture plus attentive – on pourrait s’apercevoir qu’Élohim ne crée pas seul mais en collaboration avec tout ce qui existe déjà, ; tout ce qu’il a déjà créé.

Cette idée, qui peut paraître curieuse, prend sa source dans quelques remarques grammaticales :

  • certains verbes marquant la création sont à la troisième personne du singulier : Élohim créa le ciel et la terre (v. 1)
  • à certains moments Dieu ordonne à la création d’évoluer elle-même : que les eaux s’amassent, que la terre verdisse (v. 9.11 et autres)
  • certains verbes marquant la création sont à la première personne du pluriel : nous ferons être humain à notre image, selon notre ressemblance (v. 26).

On peut imaginer diverses interprétations de cette phrase : nous ferons être humain (sans article) à notre image, selon notre ressemblance.

  • Élohim étant un mot pluriel en hébreu (particularité qui est riche de sens…) il est normal que le verbe le soit aussi.
  • Le problème de cette interprétation est que – partout ailleurs – le mot Élohim est utilisé avec un verbe au singulier.
  • Dieu est – déjà – trinitaire au moment de la création, comme le pensaient saint Hilaire et saint Augustin (nous trouvons : ‘Dieu dit : faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance’ pour insinuer la pluralité des personnes, Père, Fils et Saint-Esprit).
  • Dieu s’adresse à la Création déjà existante – dont a priori le tohu-bohu primitif fait toujours partie – et l’invite à collaborer à la confection de l’être humain (en hébreu : ’adam, sans article défini).

Mais, tout de suite après, Élohim (qui est un nom au pluriel) crée (verbe au singulier) l’être humain (avec un article défini) à son (adjectif possessif au singulier) image… à l’image d’Élohim il le créa (1,27)
On peut donc penser que le verbe nous ferons – à la première personne du pluriel – indique que l’être humain est créé par Dieu – seulement à son image, (à l’image d’Élohim, ajoute le texte) – en tant qu’être humain individu (L’être humain, avec article défini), comme le dit le texte.
Mais la Création déjà existante le crée aussi – simultanément et à sa ressemblance – en tant que genre humain (être humain, sans article).
En Gn 1,27 l’être humain est ’adam, c’est-à-dire en même temps :
- à l’image – en hébreu tselem – de Dieu,
- à la ressemblance – en hébreu dam – de la nature.

L’être humain est donc – par nature – constitué à la fois de la poussière du tohu-bohu et du souffle de Dieu, mélange indissociable de nature et d’esprit.
CELA DOIT VOUS PARAÎTRE COMPLÈTEMENT FARFELU, MAIS VOUS VERREZ AVANT LA FIN QUE CE NE L’EST PAS VRAIMENT !

On précisera cela en étudiant le chapitre 2.

Cette hypothèse sur la participation de la nature dans la création induit une première affirmation fondamentale : Dieu a créé un monde libre.

Un exemple : quand Élohim dit : que la terre verdisse de verdure : des herbes portant semence et des arbres-fruits faisant des fruits (‘ets periy ‘oséh periy), la terre s’empresse de désobéir, un tout petit peu, mais de désobéir ! Elle produit des arbres faisant des fruits (‘ets ‘oséh periy). (Gn 1,11-12)
La nature produit les arbres qui ne sont pas des arbres-fruits mais qui se contentent d’en faire ! Elle ne donne pas exactement ce que Dieu souhaitait
Donc Dieu ne maîtrise déjà plus totalement la nature : la pensée juive y voit la notion d’un recul, d’une restriction (en hébreu moderne : tsimtsoum) de Dieu par rapport sa Création, d’une certaine impuissance de Dieu qu’il aurait lui-même décidée.

Dieu est capable de créer un monde qui devient indépendant de lui et qui peut être habité par une volonté propre.
Cette notion répond à l’interrogation fondamentale : si Dieu peut tout faire, peut-il créer un monde où il ne se trouve pas et où il ne peut rien faire ?

La réponse semble être : oui et dans ces conditions, on comprend que Dieu ne veut/peut pas inter-venir contre les appels du tohu-bohu primitif à ses propres créatures.
L’homme en sait quelque chose, lui qui n’est ni ange ni bête, comme disait Pascal (il le montrera au chapitre 3 de la Genèse, en mangeant le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et mal).
L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête (Pensée 358)
Pour finir sur ce 1er récit, on remarquera que l’être humain est créé homme et femme – littéralement mâle et femelle – et que ce récit ne dit pas s’il s’agit d’une création double simultanée ou d’une double création en deux temps…
La création de l’être humain se situe à la fin du 6e jour de ce 1er récit, c’est-à-dire exactement à la fin de la Création. On peut donc dire que dans la tradition du chapitre 1er, l’être humain est un peu comme la cerise sur le gâteau de la Création, comme la signature de Dieu en bas à droite du tableau, puisqu’il est dit que Dieu crée l’être humain – homme et femme – à son image.
La Bible raconte tout de suite que Dieu les bénit et leur dit : soyez féconds… (v.28) :
Le premier mot qu’Élohim adresse à l’être humain est : soyez féconds
(en hébreu : perou, impératif du verbe qui a donné le mot periy, fruit, des arbres-fruits qu’on vient de voir).

Le 2e récit de la Création (Gn 2,4-4,1)

Dans ce qu’on ne devrait pas appeler le 2e récit, qui est un gros plan sur ce qui était dit rapidement en Gn 1,27, Dieu apparaît comme une espèce d’humanoïde, dont un avatar est le vieux bonhomme barbu assis sur le coin de son nuage qu’on traîne depuis des millénaires… Mais, bien sûr, il reste Dieu et il parle comme un dieu.
Après ce rappel sur les différences qui peuvent exister entre les deux récits de la Création, il est temps d’entrer dans le 2e récit de la création de l’homme et de la femme.
Nous nous arrêterons sur quelques versets de ce chapitre 2, en y pointant un certain nombre d’éléments importants.

Verset 7

Le Seigneur Dieu modela l’homme avec de la poussière prise du sol. (TOB)
Quand on lit cette phrase on lit toujours – inconsciemment – parce qu’on sait que la femme a été créée ensuite : Dieu créa l’homme MÂLE, de sexe masculin.
Or le texte ne dit pas que l’homme créé ici est un homme MÂLE.
Ici nous sommes dans un texte biblique, en présence d’une réflexion profonde sur la relation entre Dieu et l’Être humain.
Ici, manifestement, l’homme qui est créé n’est ni homme-mâle ni femme-femelle, mais genre humain, être humain non encore sexué (ou bisexué, androgyne primordial, peu importe !).
Et tout ce qui est dit entre le verset 8 et le verset 21 est dit pour l’être humain dans son ensemble, aussi bien pour l’homme que pour la femme.
L’être humain a été créé à partir de la poussière de la terre (en hébreu : ‘aphar et-hadamah : il n’est pas question de glaise, même si la racine du mot est rouge) : l’être humain n’est pas un glébeux, il est de la poussière, légère !
Et l’être humain vit de la vie donnée par Dieu, de son haleine de vie, cet être humain que le psalmiste reconnaît comme à peine plus petit qu’un dieu (Ps 8,6)...
Notons au passage que l’être humain – adam – est créé à la ressemblance, dam, de la nature dans le 1er récit et à partir de la poussière de la terre, ‘aphar ha-damah, dans le 2e récit : il est normal qu’il s’appelle Adam, lui dont le principe matériel de vie est le sang, en hébreu : hadam !

Verset 18

Dieu a donc créé l’être humain, qu’il a installé dans un jardin de plaisir (éden) plein d’arbres succulents et beaux à voir...
Mais, contrairement au 1er récit de la Création, le 2e ne dit pas que Dieu trouve cela très bon.
Au contraire, Dieu dit ici : il n’est pas bon que l’être humain soit seul.

Et les bibles continuent : Je veux lui faire une aide qui lui soit accordée (malheureusement avec l’article féminin une et la désinence é-e !).
Malheureusement, ce sont ces mots – une aide – qui ont fait de la femme l’esclave de l’homme. C’est bien à cause de ce verset que des générations ont dit que la femme était sur terre pour servir l’homme.
Or, ce n’est pas du tout ce qui est dit ici : le mot hébreu que l’on a traduit par une aide est le mot ????? ézer, qui est en hébreu un nom du genre masculin (le féminin ‘ézerah existe).
Ce nom masculin ne peut pas – ne devrait jamais – être traduit par une aide, mais par un aide ou un secours, un appui, un soutien.
Et la racine de ce mot – ‘az, qui signifie fort, puissant – montre qu’il s’agit en fait d’un allié, de quel-qu’un avec qui on s’est uni pour être plus fort.
Sauf déviation, quand on parle d’alliance, il n’y a ni supérieur et ni inférieur : l’alliance se passe, en principe, entre deux personnes qui sont égales ou qui se mettent sur pied d’égalité. N’oublions pas le nom Élé‘azar, Lazare, ou Azaria (du livre de Daniel) Dieu aide… où Dieu n’est pas un inférieur !
Dieu ne parle absolument pas de faire une aide à l’être humain, mais de lui faire un allié.
Mais la BJ continue – malheureusement – par : qui lui soit assortie.
En hébreu, kenegdo ; négued signifie vis-à-vis, du côté de, quelque chose comme visage contre visage, de son côté, en communion avec lui (qui bâtit avec lui, du latin cum-munere).
Dieu a le désir de créer pour l’être humain – qui va devenir un homme, mais Dieu ne le sait pas encore ! – un allié très proche, très intime.

L’homme qui comprend, au sens le plus profond du terme – pas seulement avec son intelligence, mais avec tout son être – que la femme a été créée comme un allié, une force, de l’homme, pour être avec lui visage contre visage, pour être de son côté, pour qu’ils construisent ensemble… celui-là a de grandes chances de regarder la vie d’un couple, ou la vie en société entre les hommes et les femmes, un peu différemment.

Versets 19-20

Le Seigneur modela du sol toutes les bêtes sauvages… L’être humain donna un nom à toutes les bêtes sauvages…
On voit YHWH qui se cherche (contrairement à l’Élohim du 1er récit) et qui cherche comment il pourrait faire pour que l’être humain ne soit plus seul.
Et il a une idée – une idée divine ! – : il va donner à l’être humain – comme alliés – toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel et les amener à l’être humain pour qu’il les nomme.
Dans la Bible, donner un nom c’est reconnaître l’existence des êtres qu’on nomme et, parallèlement, reconnaître qu’on est soi-même différent de ces êtres ; c’est leur donner une vie propre et reconnaître sa vie propre par rapport à eux.
Quand l’être humain nomme les animaux à mesure que Dieu les lui amène, il se reconnaît différent de l’animal, à qui il reconnaît par ailleurs une existence propre.
On pourrait peut-être – à cette occasion – se poser quelques questions sur la capacité de l’homme qu’on a qualifié de post soixante-huitard à faire cette démarche, à différencier l’homme et l’animal, lui qui est si fier de ce qu’on a appelé la libération sexuelle, qui n’est parfois qu’un espèce de retour à la vie de l’animal, qui s’accouple librement avec les femelles qu’il arrive à séduire. Mais passons...
Pour un être humain, le Seigneur ne trouva pas l’allié qui lui fût assorti…

L’être humain ne trouve pas l’allié qui soit visage contre visage avec lui : l’être humain qui vient d’être créé n’a pas envie d’être allié avec les chameaux, les hippopotames, les crocodiles ou les lions…
Il n’a pas envie d’être visage contre visage avec les chiens et les chats ! On pourrait peut-être – à cette occasion encore – remarquer que l’être humain moderne est assez différent de celui qui vient d’être créé par Dieu... Mais passons encore...
Verset 21
Le Seigneur Dieu fit tomber une torpeur (----- tardémah) sur l’être humain, et il s’endormit (vaiyshen).
Il s’agit bien d’une opération chirurgicale : Dieu anesthésie l’être humain, qui s’endort ; il l’opère, re-ferme la plaie et l’être humain se réveille. On ne traitera pas aujourd’hui de la symbolique du sommeil dans la Bible. Tirdémet est le coma en hébreu moderne.
On dira seulement que dormir est yashan et que shanah signifie faire une seconde fois. (2 se dit shanim)
Il fallait que l’homme dorme pour que Dieu revoie sa copie !

En général, les bibles, quelles qu’elles soient, écrivent : Dieu prit l’une de ses côtes… Tuons donc la côte d’Adam !
Il est clair, il est manifeste, il est évident que le mot hébreu – tsala‘ – que l’on traduit par côte n’a jamais, au grand jamais, voulu dire côte. Toutes les fois qu’on le rencontre dans la Bible, il est traduit par côté (d’un bâtiment, de l’autel) et une seule fois – ici ! – il est traduit par côte. Et le verbe tsala’ signifie boiter (pencher d’un côté : cf. Gn 32 la lutte de Jacob avec l’ange où Jacob est touché à la hanche, pas à la côte…)
Il n’y a aucune raison pour qu’ici ce qui est côté ailleurs soit côte !
Soyons clairs : le Seigneur Dieu prit un de ses côtés et referma la chair à sa place.
Dieu prend l’un de ses côtés, peut-être la moitié de son corps (cette moitié qui, comme par hasard, va devenir sa femme !) et il referme la chair à sa place.
Conséquence de cette opération : bien qu’il n’y ait aucune cicatrice visible (ce n’est pas la séparation de deux siamois !) il y a manque, blessure, mutilation.
L’être humain, homme et femme, sont faits à peu près, chacun, de la moitié de l’être humain originel. C’est ce que nous dit la Bible.
On peut donc penser qu’il y a un manque des deux côtés, sans jeu de mots…

Et il semble que ce manque soit particulièrement évident chez l’homme – ce qui peut être objet de réflexion, surtout pour les hommes mâles – puisque la partie à qui Dieu a retiré une moitié, et qui est donc la partie restante, c’est l’homme, l’homme mâle.

L’homme mâle est un être amputé… qui se souvient toujours de la moitié qu’il n’a plus… C’est pour cela que dans son génie l’hébreu appelle le mâle (qu’on a vu : mâle et femelle il les créa) za-char, qui est aussi le verbe se souvenir (Zacharie : zechariah, Dieu se souvient).
Et on peut se demander si le complexe de castration – si cher à notre ami Freud – ne serait pas à chercher plutôt chez l’homme que chez la femme…
Est-ce que ce n’est pas l’homme mâle qui ressent le plus cette mutilation, ce manque qui l’amène à avoir le désir, quelquefois violent, de réintégrer en lui-même la partie qui lui manque, qui s’appelle la femme ?
Ce désir violent peut s’appeler attirance ; il peut aussi s’appeler possession, domination ; il peut même s’appeler viol...

Verset 22

Le texte ne dit pas que Dieu, de la côte qu’il avait retirée de l’homme, façonna une femme » (BJ) ; il dit que Dieu façonna l’ensemble (‘êt) du côté qu’il avait pris à partir de l’être humain en une femme (ce qui est un petit peu différent !).
Et façonna est beaucoup trop faible : le verbe banah signifie bâtir, construire. On pourrait dire que le Seigneur Dieu édifia le côté qu’il avait pris à l’être humain pour en faire une femme.

Que peut-on en conclure, messieurs les hommes mâles, mes frères ?
Une chose, très simple mais qui ne nous fait pas toujours plaisir : notre compagne femme, notre épouse, notre alliée féminine, notre collègue de bureau ou d’atelier est beaucoup plus sophistiquée, beaucoup plus élaborée, beaucoup complexe que nous.
Et si nous n’en tenons pas compte nous allons passer complètement à côté de notre vie de couple, à côté de notre vie sociale où les deux sexes se côtoient en permanence.
Ce n’est pas parce que la femme est à l’origine issue de celui que nous sommes devenus qu’elle est identique à nous, puisque nous sommes la partie restante de ce à partir de quoi elle a été construite, élaborée, édifiée.
Donc, si nous pensons que la femme est comme nous, si nous pensons que sous prétexte qu’elle est de la même nature que nous, à l’origine, nous pouvons savoir ce qu’elle pense, eh bien nous nous trompons !
La femme n’est pas comme l’homme, la femme n’est pas la moitié brute de l’homme, mais elle est un être à la fois différent et de même nature.
On peut dire que tout ce qui, dans le monde moderne, tend à aller vers l’unisexe, y compris un certain féminisme, est parfaitement contraire à l’idée, à la vocation de l’être humain selon Dieu.
L’homme et la femme, issus tous les deux de la poussière de la terre – créatures, mais en lien avec Dieu – sont deux êtres à la fois différents et alliés.

Verset 23

L’homme – devenu mâle – se réveille, et tout de suite il nomme la femme.
Il crie, dit l’hébreu : voici cette fois l’os de mes os, la chair de ma chair !
C’est-à-dire : cette fois Dieu, tu as bien travaillé, cette fois tu l’as trouvé, tu l’as construit cet allié dont j’avais besoin !
On reviendra sur le mot chair… On peut remarquer seulement que si Dieu n’avait pris qu’une côte – et non le côté – il n’y aurait pas de chair !…

L’homme, à son réveil, reconnaît que l’être qui vient d’être créé est de même nature que lui. Mais tout de suite il dit : celle-ci on l’appellera femme !
Pourquoi dit-il cela ?
Parce qu’il réalise – génialement ! – que l’être humain qui est en face de lui c’est lui-même – l’os de ses os, la chair de sa chair – et qu’en même temps cet être humain est autre.
C’est pourquoi il le nomme, reconnaît son identité et dit : c’est une femme.
Et lui est devenu un homme…
L’homme reconnaît donc à la femme une nature, une existence, une liberté propres. Il dit en même temps : c’est moi ! et : c’est un autre !.
Ce cri de l’homme au moment où il voit l’être humain qui a été créé pendant son sommeil, contient toute la relation de l’homme et de la femme.
L’homme, à la fois se distingue de la femme – puisqu’il la nomme – et en même temps dit : elle est moi-même, je sens qu’elle est une partie de moi-même, c’est ma moitié ! L’homme et la femme sont de même nature, mais ils sont différents ; et la femme a quelque chose en plus – puisqu’elle a été façonnée plus que l’homme mâle – n’en déplaise à notre ami Freud !...

Et il explique pourquoi on l’appellera femme : parce que c’est à partir de l’homme qu’elle a été enlevée, elle. (2,23)
On connaît le jeu de mots : l’homme, en hébreu, est ---’ish (dont le nom apparaît ici pour la première fois, qui contient un yod, lettre masculine par excellence, symbole du germe primordial) et la femme est yishah (yish + hé, la lettre féminine par excellence, symbole de la fécondité, 14e lettre de l’alphabet).
Pour conclure sur ce point, on pourrait dire, pour parodier Verlaine, que – par rapport à l’homme – la femme qui vient d’être créée n’est ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre…

Verset 24

Aussi l’homme quittera son père et sa mère... Ils feront une chair une…
On est ici en présence d’un phénomène incroyable : cette femme qui a été séparée de l’être humain primordial, va générer en l’homme le désir de quitter son père et sa mère pour s’attacher à elle. L’homme va devoir laisser les liens du sang (hadam), tout ce qui fait qu’il est ce qu’il est, puisqu’il est os des os et chair de la chair de son père et de sa mère, pour s’attacher à cette femme.
On notera que le texte dit que l’homme ’ish doit quitter ses parents, et seulement l’homme, pas la femme…
Le traduction qu’on a n’est – encore une fois – pas très bonne, car le texte hébreu reprend bien sûr le jeu de mots yish-yishah ; on pourrait traduire : chacun laissera son père et sa mère pour se souder à sa chacune.
Se souder (davaq, terme exact : soudure !) l’un à l’autre pour ne faire qu’un… Mais ne pas fusionner... pas refaire l’être humain primordial, car Dieu crée en séparant.

Petit jeu de mots franco-hébreu :
- les lettres communes de ’ish et ishah sont aleph et shin s’ils se soudent jusqu’à se fondre l’un dans l’autre, les lettres se confondent en un autre mot : ’esh le feu ! et il reste yod et hé : Dieu ; ils sont feu de Dieu, souvent dévastateur…
- s’ils se réunissent sans se souder, s’ils se contentent d’une brasure (soudure non autogène), liés par autre chose qu’eux, en quelque sorte de s’embraser (le feu de la brasure), les lettres gardent leur voyelle ; et ils disent ’ish iah : il y a Dieu ! Dieu matière première de la brasure, de l’embras(s)ement de l’homme et de la femme dans l’amour non fusionnel !

On revient au joue contre joue, au corps à corps (sans violence dans ce terme) ; nous revenons à la notion d’alliance.

Basar…

Pour terminer en apothéose, il est fondamental de noter que dans ce verset 24 le texte dit que chacun se collera à sa chacune et ajoute : et ils deviennent une chair une.
Le mot hébreu qu’on trouve là veut bien dire chair ; basar.

La note de la BJ sur le verset 21 dit :
La chair (basar), c’est d’abord, chez l’animal ou l’homme, la viande, les muscles. C’est aussi le corps entier, et donc le lien familial, voire l’humanité ou l’ensemble des êtres vivants L’âme ou l’esprit animent la chair sans s’additionner à elle, en la rendant vivante. Souvent néanmoins la chair souligne ce qu’il y a de fragile et de périssable en l’homme ; et peu à peu l’on percevra une certaine opposition entre les deux aspects de l’homme vivant. L’hébreu n’a pas de mot pour dire corps : le NT suppléera à cette lacune (!) en développant sôma à côté de sarx.

Bravo pour cet exposé savant ! Mais faire dire à Jésus : ceci est mon corps plutôt que ceci est ma chair (dans les synoptiques, car seul Jn 6 parle de chair dans le prologue : le verbe s’est fait chair et le discours sur le pain de vie) ne me paraît pas une avancée vertigineuse de la pensée et combler une quelconque lacune !
Basar est la chair unique que créent l’homme et la femme quand ils obéissent au premier mot de Dieu dans le 1er récit : soyez féconds… car Dieu est têtu : il parle de cela en premier aussi au 2e chapitre !
Mais basar c’est aussi – simplement… – un verbe qui signifie annoncer une nouvelle... et toujours une bonne nouvelle !

Ce texte de la Création se termine donc en apothéose :

Chacun laissera son père et sa mère pour se souder à sa chacune ;
et ainsi ils deviennent (messagers de) la Bonne Nouvelle Une.

Cf. Is 52,7 : qu’ils sont beaux, sur les montagnes, les pieds du messager de bonne nouvelle (mebasar).
La Bonne Nouvelle Une doit bien nous dire quelque chose, si nous sommes chrétiens…
Et ‘échad, UNE, a la même valeur que ‘ahavaah, AMOUR : 13…
La côte d’Adam était bien le chemin du paradis, puisqu’elle donnait à l’être humain de vivre la joie de la rencontre, spirituelle et charnelle, entre l’homme et la femme : bonne nouvelle une, ÉVANGILE DE L’AMOUR, ÉVANGILE DE LA VIE.

Et pourtant…
L’homme et la femme, poussière du sol et souffle de Dieu, étaient par essence des êtres voués à la dualité : homme-femme, divin-animal…
Et ce qui devait arriver arrivera : ils chercheront – avant l’heure prévue par Dieu – à vivre la totalité de leur vie de créatures…
Le catholicisme nous enseigne que cet homme et cette femme ont un jour désobéi à Dieu et ont mangé un fruit défendu, ce qui leur a valu d’être chassés du jardin d’Éden où Dieu les avait placés, et nous a valu de naître entachés du péché originel.
Et elle nous laisse entendre depuis – presque – toujours que dans ce fruit défendu, dans ce péché originel, il y a quelque chose qui a à voir avec la sexualité (sinon Jésus n’aurait pas eu besoin de naître d’un vierge immaculée), mais sans nous dire vraiment quoi…
À nous de le chercher !
Pour ma part j’ai une petite idée sur la question, mais il serait trop long d’en parler ce soir !
Ce que je peux dire, c’est que l’homme et la femme sont alors entrés dans le monde pour contribuer à l’œuvre de création que Dieu et la nature avaient commencée.
Et cela est pour eux, pour nous, une tâche exaltante et grandiose.
La mission de l’être humain est d’y travailler sans relâche !
Merci de votre attention !

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