INTRODUCTION
Le
titre donné à cet exposé est : "Il
n’est pas bon que l’homme soit seul". Le
sous-titre, un peu provocateur et assez marketing semble se demander
si cette affirmation est vraie et si le couple homme-femme est
une espèce d’ascenseur vers le Paradis ou si, au
contraire, il n’est qu’une longue dé-convenue
menant au pire à l’enfer et au mieux à un
séjour prolongé dans la tiédeur malsaine
d’une espèce de Purgatoire !
Pour
répondre à cette question, il est utile –
indispensable ! – de faire l’historique de la naissance
de cette union, sujet de tant de débats depuis très
précisément 5766 ans… date de la naissance
d’Adam et Ève…
Nous allons donc faire un survol de l’histoire de la Création,
dans le livre de la Genèse.
Les
deux récits de la Création
Il
est sans doute inutile de vous rappeler qu’apparemment il
y a dans la Genèse deux descriptions de la création
par Dieu de l’univers et de l’être humain :
la première au chapitre 1 (et légèrement
au-delà), la deuxième au chapitre 2.
Chacun de ces récits semble correspondre à une tradition,
c’est-à-dire à une façon de réfléchir
au rapport entre Dieu et sa création. La première
appelle Dieu Élohim, la seconde écrit son nom YHVH
(Tétragramme sacré), que nous prononcerons Adonaï,
par respect pour nos frères juifs, qui ne prononcent pas
ce tétragramme (la prononciation étant d’ailleurs
fort controversée).
Traditionnellement, on disait qu’il y avait deux récits
différents de la Création ; on peut aussi penser
que ces deux récits sont complémentaires,
qu’ils sont deux lectures faites par l’homme d’une
même réalité, la seconde étant une
espèce de zoom sur le passage le plus important de cette
Création : celle de l’être humain..
C’est aussi l’avis de nos frères juifs, qui
parlent en général du récit de la Création.
Le
1er récit de la Création (Gn 1,1-2,3)
Dans
ce qu’on ne devrait pas appeler le 1er récit, la
création, par Élohim, Dieu au Verbe créateur,
est présentée sous forme de jours.
Le récit commence par Beréshit bara’ Élohim
et-hashamaïm veét-ha’arets : en tête Élohim
crée les cieux et la terre.
Veha’aretz haieutah tohou-va-vohou : dans ce tout qui vient
d’être créé, existent déjà
tohou et vohou (mots hébreux traduits par vague et vide,
et sans doute issus du nom de deux monstres marins – Tehom
et Behom – des mythes païens), les ténèbres,
l’abîme et les eaux, dont on ne nous dit pas par qui
ils ont été créés… C’est
de là qu’est né le débat sur la création
ex-nihilo, dans lequel nous n’entrerons pas aujourd’hui.
Ensuite on voit – dans une lecture rapide – qu’Élohim
crée la lumière (mais pas encore les luminai-res
!) qu’il sépare en jour et nuit, le firmament qui
sépare les eaux d’en haut et les eaux d’en
bas, la terre sèche par séparation avec les eaux
d’en bas, les végétaux, les deux luminaires
et les animaux…
Tout au long de cette création, la Bible nous dit qu’Élohim
sépara et qu’il vit que cela était bon ! Voilà
un Élohim ennemi de la fusion et puissant (tout-puissant
?), on pourrait dire complètement surnaturel, parfait,
qui crée son œuvre tout seul, et qui ne rate jamais
! Un Élohim content de lui…
Pourtant… – dans une lecture plus attentive –
on pourrait s’apercevoir qu’Élohim ne crée
pas seul mais en collaboration avec tout ce qui existe déjà,
; tout ce qu’il a déjà créé.
Cette
idée, qui peut paraître curieuse, prend sa source
dans quelques remarques grammaticales :
-
certains verbes marquant la création sont à la
troisième personne du singulier : Élohim créa
le ciel et la terre (v. 1)
- à
certains moments Dieu ordonne à la création d’évoluer
elle-même : que les eaux s’amassent, que la terre
verdisse (v. 9.11 et autres)
-
certains verbes marquant la création sont à la
première personne du pluriel : nous ferons être
humain à notre image, selon notre ressemblance (v. 26).
On
peut imaginer diverses interprétations de cette phrase
: nous ferons être humain (sans article) à notre
image, selon notre ressemblance.
- Élohim
étant un mot pluriel en hébreu (particularité
qui est riche de sens…) il est normal que le verbe le
soit aussi.
- Le
problème de cette interprétation est que –
partout ailleurs – le mot Élohim est utilisé
avec un verbe au singulier.
-
Dieu est – déjà – trinitaire au moment
de la création, comme le pensaient saint Hilaire et saint
Augustin (nous trouvons : ‘Dieu dit : faisons l’homme
à notre image et à notre ressemblance’ pour
insinuer la pluralité des personnes, Père, Fils
et Saint-Esprit).
-
Dieu s’adresse à la Création déjà
existante – dont a priori le tohu-bohu primitif fait toujours
partie – et l’invite à collaborer à
la confection de l’être humain (en hébreu
: ’adam, sans article défini).
Mais,
tout de suite après, Élohim (qui est un nom au pluriel)
crée (verbe au singulier) l’être humain (avec
un article défini) à son (adjectif possessif au
singulier) image… à l’image d’Élohim
il le créa (1,27)
On peut donc penser que le verbe nous ferons – à
la première personne du pluriel – indique que l’être
humain est créé par Dieu – seulement à
son image, (à l’image d’Élohim, ajoute
le texte) – en tant qu’être humain individu
(L’être humain, avec article défini), comme
le dit le texte.
Mais la Création déjà existante le crée
aussi – simultanément et à sa ressemblance
– en tant que genre humain (être humain, sans article).
En Gn 1,27 l’être humain est ’adam, c’est-à-dire
en même temps :
- à l’image – en hébreu tselem –
de Dieu,
- à la ressemblance – en hébreu dam –
de la nature.
L’être
humain est donc – par nature – constitué à
la fois de la poussière du tohu-bohu et du souffle de Dieu,
mélange indissociable de nature et d’esprit.
CELA DOIT VOUS PARAÎTRE COMPLÈTEMENT FARFELU, MAIS
VOUS VERREZ AVANT LA FIN QUE CE NE L’EST PAS VRAIMENT !
On
précisera cela en étudiant le chapitre 2.
Cette
hypothèse sur la participation de la nature dans la création
induit une première affirmation fondamentale : Dieu
a créé un monde libre.
Un
exemple : quand Élohim dit : que la terre verdisse de verdure
: des herbes portant semence et des arbres-fruits faisant des
fruits (‘ets periy ‘oséh periy), la terre s’empresse
de désobéir, un tout petit peu, mais de désobéir
! Elle produit des arbres faisant des fruits (‘ets ‘oséh
periy). (Gn 1,11-12)
La nature produit les arbres qui ne sont pas des arbres-fruits
mais qui se contentent d’en faire ! Elle ne donne pas exactement
ce que Dieu souhaitait
Donc Dieu ne maîtrise déjà plus totalement
la nature : la pensée juive y voit la notion d’un
recul, d’une restriction (en hébreu moderne : tsimtsoum)
de Dieu par rapport sa Création, d’une certaine impuissance
de Dieu qu’il aurait lui-même décidée.
Dieu
est capable de créer un monde qui devient indépendant
de lui et qui peut être habité par une volonté
propre.
Cette notion répond à l’interrogation fondamentale
: si Dieu peut tout faire, peut-il créer un monde
où il ne se trouve pas et où il ne peut rien faire
?
La
réponse semble être : oui et dans ces conditions,
on comprend que Dieu ne veut/peut pas inter-venir contre les appels
du tohu-bohu primitif à ses propres créatures.
L’homme en sait quelque chose, lui qui n’est ni ange
ni bête, comme disait Pascal (il le montrera au chapitre
3 de la Genèse, en mangeant le fruit de l’arbre de
la connaissance du bien et mal).
L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui
veut faire l'ange fait la bête (Pensée 358)
Pour finir sur ce 1er récit, on remarquera que l’être
humain est créé homme et femme – littéralement
mâle et femelle – et que ce récit ne dit pas
s’il s’agit d’une création double simultanée
ou d’une double création en deux temps…
La création de l’être humain se situe à
la fin du 6e jour de ce 1er récit, c’est-à-dire
exactement à la fin de la Création. On peut donc
dire que dans la tradition du chapitre 1er, l’être
humain est un peu comme la cerise sur le gâteau de la Création,
comme la signature de Dieu en bas à droite du tableau,
puisqu’il est dit que Dieu crée l’être
humain – homme et femme – à son image.
La Bible raconte tout de suite que Dieu les bénit
et leur dit : soyez féconds… (v.28) :
Le premier mot qu’Élohim adresse à l’être
humain est : soyez féconds (en hébreu :
perou, impératif du verbe qui a donné le mot periy,
fruit, des arbres-fruits qu’on vient de voir).
Le
2e récit de la Création (Gn 2,4-4,1)
Dans
ce qu’on ne devrait pas appeler le 2e récit, qui
est un gros plan sur ce qui était dit rapidement en Gn
1,27, Dieu apparaît comme une espèce d’humanoïde,
dont un avatar est le vieux bonhomme barbu assis sur le coin de
son nuage qu’on traîne depuis des millénaires…
Mais, bien sûr, il reste Dieu et il parle comme un dieu.
Après ce rappel sur les différences qui peuvent
exister entre les deux récits de la Création, il
est temps d’entrer dans le 2e récit de la création
de l’homme et de la femme.
Nous nous arrêterons sur quelques versets de ce chapitre
2, en y pointant un certain nombre d’éléments
importants.
Verset
7
Le
Seigneur Dieu modela l’homme avec de la poussière
prise du sol. (TOB)
Quand on lit cette phrase on lit toujours –
inconsciemment – parce qu’on sait que la femme a été
créée ensuite : Dieu créa l’homme MÂLE,
de sexe masculin.
Or le texte ne dit pas que l’homme créé
ici est un homme MÂLE.
Ici nous sommes dans un texte biblique, en présence d’une
réflexion profonde sur la relation entre Dieu et l’Être
humain.
Ici, manifestement, l’homme qui est créé n’est
ni homme-mâle ni femme-femelle, mais genre humain, être
humain non encore sexué (ou bisexué, androgyne primordial,
peu importe !).
Et tout ce qui est dit entre le verset 8 et le verset 21 est dit
pour l’être humain dans son ensemble, aussi bien pour
l’homme que pour la femme.
L’être humain a été créé
à partir de la poussière de la terre (en hébreu
: ‘aphar et-hadamah : il n’est pas question
de glaise, même si la racine du mot est rouge)
: l’être humain n’est pas un glébeux,
il est de la poussière, légère !
Et l’être humain vit de la vie donnée par Dieu,
de son haleine de vie, cet être humain que le psalmiste
reconnaît comme à peine plus petit qu’un dieu
(Ps 8,6)...
Notons au passage que l’être humain – adam –
est créé à la ressemblance, dam, de la nature
dans le 1er récit et à partir de la poussière
de la terre, ‘aphar ha-damah, dans le 2e récit :
il est normal qu’il s’appelle Adam, lui dont le principe
matériel de vie est le sang, en hébreu : hadam !
Verset
18
Dieu
a donc créé l’être humain, qu’il
a installé dans un jardin de plaisir (éden) plein
d’arbres succulents et beaux à voir...
Mais, contrairement au 1er récit de la Création,
le 2e ne dit pas que Dieu trouve cela très bon.
Au contraire, Dieu dit ici : il n’est pas bon
que l’être humain soit seul.
Et
les bibles continuent : Je veux lui faire une aide qui lui soit
accordée (malheureusement avec l’article féminin
une et la désinence é-e !).
Malheureusement, ce sont ces mots – une aide – qui
ont fait de la femme l’esclave de l’homme. C’est
bien à cause de ce verset que des générations
ont dit que la femme était sur terre pour servir l’homme.
Or, ce n’est pas du tout ce qui est dit ici : le mot hébreu
que l’on a traduit par une aide est le mot ????? ézer,
qui est en hébreu un nom du genre masculin (le féminin
‘ézerah existe).
Ce nom masculin ne peut pas – ne devrait jamais –
être traduit par une aide, mais par un aide ou un secours,
un appui, un soutien.
Et la racine de ce mot – ‘az, qui signifie fort, puissant
– montre qu’il s’agit en fait d’un allié,
de quel-qu’un avec qui on s’est uni pour être
plus fort.
Sauf déviation, quand on parle d’alliance, il n’y
a ni supérieur et ni inférieur : l’alliance
se passe, en principe, entre deux personnes qui sont égales
ou qui se mettent sur pied d’égalité. N’oublions
pas le nom Élé‘azar, Lazare, ou Azaria (du
livre de Daniel) Dieu aide… où Dieu n’est pas
un inférieur !
Dieu
ne parle absolument pas de faire une aide à l’être
humain, mais de lui faire un allié.
Mais la BJ continue – malheureusement – par : qui
lui soit assortie.
En hébreu, kenegdo ; négued signifie vis-à-vis,
du côté de, quelque chose comme visage contre visage,
de son côté, en communion avec lui (qui bâtit
avec lui, du latin cum-munere).
Dieu a le désir de créer pour l’être
humain – qui va devenir un homme, mais Dieu ne le sait pas
encore ! – un allié très proche, très
intime.
L’homme
qui comprend, au sens le plus profond du terme – pas seulement
avec son intelligence, mais avec tout son être – que
la femme a été créée comme un allié,
une force, de l’homme, pour être avec lui visage contre
visage, pour être de son côté, pour qu’ils
construisent ensemble… celui-là a de grandes chances
de regarder la vie d’un couple, ou la vie en société
entre les hommes et les femmes, un peu différemment.
Versets
19-20
Le
Seigneur modela du sol toutes les bêtes sauvages…
L’être humain donna un nom à toutes les bêtes
sauvages…
On voit YHWH qui se cherche (contrairement à l’Élohim
du 1er récit) et qui cherche comment il pourrait faire
pour que l’être humain ne soit plus seul.
Et il a une idée – une idée divine ! –
: il va donner à l’être humain – comme
alliés – toutes les bêtes sauvages et tous
les oiseaux du ciel et les amener à l’être
humain pour qu’il les nomme.
Dans la Bible, donner un nom c’est reconnaître l’existence
des êtres qu’on nomme et, parallèlement, reconnaître
qu’on est soi-même différent de ces êtres
; c’est leur donner une vie propre et reconnaître
sa vie propre par rapport à eux.
Quand l’être humain nomme les animaux à
mesure que Dieu les lui amène, il se reconnaît
différent de l’animal, à qui il reconnaît
par ailleurs une existence propre.
On pourrait peut-être – à cette occasion –
se poser quelques questions sur la capacité de l’homme
qu’on a qualifié de post soixante-huitard à
faire cette démarche, à différencier l’homme
et l’animal, lui qui est si fier de ce qu’on a appelé
la libération sexuelle, qui n’est parfois qu’un
espèce de retour à la vie de l’animal, qui
s’accouple librement avec les femelles qu’il arrive
à séduire. Mais passons...
Pour un être humain, le Seigneur ne trouva pas
l’allié qui lui fût assorti…
L’être
humain ne trouve pas l’allié qui soit visage contre
visage avec lui : l’être humain qui vient d’être
créé n’a pas envie d’être allié
avec les chameaux, les hippopotames, les crocodiles ou les lions…
Il n’a pas envie d’être visage contre visage
avec les chiens et les chats ! On pourrait peut-être –
à cette occasion encore – remarquer que l’être
humain moderne est assez différent de celui qui vient d’être
créé par Dieu... Mais passons encore...
Verset 21
Le Seigneur Dieu fit tomber une torpeur (----- tardémah)
sur l’être humain, et il s’endormit (vaiyshen).
Il s’agit bien d’une opération chirurgicale
: Dieu anesthésie l’être humain, qui s’endort
; il l’opère, re-ferme la plaie et l’être
humain se réveille. On ne traitera pas aujourd’hui
de la symbolique du sommeil dans la Bible. Tirdémet est
le coma en hébreu moderne.
On dira seulement que dormir est yashan et que shanah signifie
faire une seconde fois. (2 se dit shanim)
Il fallait que l’homme dorme pour que Dieu revoie
sa copie !
En
général, les bibles, quelles qu’elles soient,
écrivent : Dieu prit l’une de ses côtes…
Tuons donc la côte d’Adam !
Il est clair, il est manifeste, il est évident que le mot
hébreu – tsala‘ – que l’on traduit
par côte n’a jamais, au grand jamais, voulu dire côte.
Toutes les fois qu’on le rencontre dans la Bible, il est
traduit par côté (d’un bâtiment, de l’autel)
et une seule fois – ici ! – il est traduit par côte.
Et le verbe tsala’ signifie boiter (pencher d’un côté
: cf. Gn 32 la lutte de Jacob avec l’ange où Jacob
est touché à la hanche, pas à la côte…)
Il n’y a aucune raison pour qu’ici ce qui est côté
ailleurs soit côte !
Soyons clairs : le Seigneur Dieu prit un de ses côtés
et referma la chair à sa place.
Dieu prend l’un de ses côtés, peut-être
la moitié de son corps (cette moitié qui, comme
par hasard, va devenir sa femme !) et il referme la chair à
sa place.
Conséquence de cette opération : bien qu’il
n’y ait aucune cicatrice visible (ce n’est pas la
séparation de deux siamois !) il y a manque,
blessure, mutilation.
L’être humain, homme et femme, sont faits à
peu près, chacun, de la moitié de l’être
humain originel. C’est ce que nous dit la Bible.
On peut donc penser qu’il y a un manque des deux
côtés, sans jeu de mots…
Et
il semble que ce manque soit particulièrement évident
chez l’homme – ce qui peut être objet de réflexion,
surtout pour les hommes mâles – puisque la partie
à qui Dieu a retiré une moitié, et qui est
donc la partie restante, c’est l’homme, l’homme
mâle.
L’homme
mâle est un être amputé… qui
se souvient toujours de la moitié qu’il n’a
plus… C’est pour cela que dans son génie
l’hébreu appelle le mâle (qu’on a vu
: mâle et femelle il les créa) za-char, qui est aussi
le verbe se souvenir (Zacharie : zechariah, Dieu se souvient).
Et on peut se demander si le complexe de castration – si
cher à notre ami Freud – ne serait pas à chercher
plutôt chez l’homme que chez la femme…
Est-ce que ce n’est pas l’homme mâle qui ressent
le plus cette mutilation, ce manque qui l’amène à
avoir le désir, quelquefois violent, de réintégrer
en lui-même la partie qui lui manque, qui s’appelle
la femme ?
Ce désir violent peut s’appeler attirance ; il peut
aussi s’appeler possession, domination ; il peut même
s’appeler viol...
Verset
22
Le
texte ne dit pas que Dieu, de la côte qu’il avait
retirée de l’homme, façonna une femme
» (BJ) ; il dit que Dieu façonna l’ensemble
(‘êt) du côté qu’il avait pris
à partir de l’être humain en une femme (ce
qui est un petit peu différent !).
Et façonna est beaucoup trop faible : le verbe banah signifie
bâtir, construire. On pourrait dire que le Seigneur Dieu
édifia le côté qu’il avait pris à
l’être humain pour en faire une femme.
Que
peut-on en conclure, messieurs les hommes mâles, mes frères
?
Une chose, très simple mais qui ne nous fait pas toujours
plaisir : notre compagne femme, notre épouse, notre
alliée féminine, notre collègue de bureau
ou d’atelier est beaucoup plus sophistiquée, beaucoup
plus élaborée, beaucoup complexe que nous.
Et si nous n’en tenons pas compte nous allons passer complètement
à côté de notre vie de couple, à côté
de notre vie sociale où les deux sexes se côtoient
en permanence.
Ce n’est pas parce que la femme est à l’origine
issue de celui que nous sommes devenus qu’elle est identique
à nous, puisque nous sommes la partie restante de ce à
partir de quoi elle a été construite, élaborée,
édifiée.
Donc, si nous pensons que la femme est comme nous, si nous pensons
que sous prétexte qu’elle est de la même nature
que nous, à l’origine, nous pouvons savoir ce qu’elle
pense, eh bien nous nous trompons !
La femme n’est pas comme l’homme, la femme n’est
pas la moitié brute de l’homme, mais elle est un
être à la fois différent et de même
nature.
On peut dire que tout ce qui, dans le monde moderne, tend à
aller vers l’unisexe, y compris un certain féminisme,
est parfaitement contraire à l’idée, à
la vocation de l’être humain selon Dieu.
L’homme et la femme, issus tous les deux de la poussière
de la terre – créatures, mais en lien avec Dieu –
sont deux êtres à la fois différents et alliés.
Verset
23
L’homme
– devenu mâle – se réveille, et tout
de suite il nomme la femme.
Il crie, dit l’hébreu : voici cette fois
l’os de mes os, la chair de ma chair !
C’est-à-dire : cette fois Dieu, tu as bien travaillé,
cette fois tu l’as trouvé, tu l’as construit
cet allié dont j’avais besoin !
On reviendra sur le mot chair… On peut remarquer seulement
que si Dieu n’avait pris qu’une côte –
et non le côté – il n’y aurait pas de
chair !…
L’homme,
à son réveil, reconnaît que l’être
qui vient d’être créé est de même
nature que lui. Mais tout de suite il dit : celle-ci
on l’appellera femme !
Pourquoi dit-il cela ?
Parce qu’il réalise – génialement !
– que l’être humain qui est en face de lui c’est
lui-même – l’os de ses os, la chair de sa chair
– et qu’en même temps cet être humain
est autre.
C’est pourquoi il le nomme, reconnaît son identité
et dit : c’est une femme.
Et lui est devenu un homme…
L’homme reconnaît donc à la femme une nature,
une existence, une liberté propres. Il dit en même
temps : c’est moi ! et : c’est un autre !.
Ce cri de l’homme au moment où il voit l’être
humain qui a été créé pendant son
sommeil, contient toute la relation de l’homme et de la
femme.
L’homme, à la fois se distingue de la femme –
puisqu’il la nomme – et en même temps dit :
elle est moi-même, je sens qu’elle est une partie
de moi-même, c’est ma moitié ! L’homme
et la femme sont de même nature, mais ils sont différents
; et la femme a quelque chose en plus – puisqu’elle
a été façonnée plus que l’homme
mâle – n’en déplaise à notre ami
Freud !...
Et
il explique pourquoi on l’appellera femme : parce
que c’est à partir de l’homme qu’elle
a été enlevée, elle. (2,23)
On connaît le jeu de mots : l’homme, en hébreu,
est ---’ish (dont le nom apparaît ici pour la première
fois, qui contient un yod, lettre masculine par excellence, symbole
du germe primordial) et la femme est yishah (yish + hé,
la lettre féminine par excellence, symbole de la fécondité,
14e lettre de l’alphabet).
Pour conclure sur ce point, on pourrait dire, pour parodier
Verlaine, que – par rapport à l’homme –
la femme qui vient d’être créée n’est
ni tout à fait la même, ni tout à fait une
autre…
Verset
24
Aussi
l’homme quittera son père et sa mère... Ils
feront une chair une…
On est ici en présence d’un phénomène
incroyable : cette femme qui a été séparée
de l’être humain primordial, va générer
en l’homme le désir de quitter son père et
sa mère pour s’attacher à elle. L’homme
va devoir laisser les liens du sang (hadam), tout ce qui fait
qu’il est ce qu’il est, puisqu’il est os des
os et chair de la chair de son père et de sa mère,
pour s’attacher à cette femme.
On notera que le texte dit que l’homme ’ish
doit quitter ses parents, et seulement l’homme, pas la femme…
Le traduction qu’on a n’est – encore une fois
– pas très bonne, car le texte hébreu reprend
bien sûr le jeu de mots yish-yishah ; on pourrait traduire
: chacun laissera son père et sa mère
pour se souder à sa chacune.
Se souder (davaq, terme exact : soudure !) l’un à
l’autre pour ne faire qu’un… Mais ne pas fusionner...
pas refaire l’être humain primordial, car
Dieu crée en séparant.
Petit
jeu de mots franco-hébreu :
- les lettres communes de ’ish et ishah sont aleph et shin
s’ils se soudent jusqu’à se fondre l’un
dans l’autre, les lettres se confondent en un autre mot
: ’esh le feu ! et il reste yod et hé : Dieu ; ils
sont feu de Dieu, souvent dévastateur…
- s’ils se réunissent sans se souder, s’ils
se contentent d’une brasure (soudure non autogène),
liés par autre chose qu’eux, en quelque sorte de
s’embraser (le feu de la brasure), les lettres gardent leur
voyelle ; et ils disent ’ish iah : il y a Dieu ! Dieu matière
première de la brasure, de l’embras(s)ement de l’homme
et de la femme dans l’amour non fusionnel !
On
revient au joue contre joue, au corps à corps (sans violence
dans ce terme) ; nous revenons à la notion d’alliance.
Basar…
Pour
terminer en apothéose, il est fondamental de noter que
dans ce verset 24 le texte dit que chacun se collera à
sa chacune et ajoute : et ils deviennent une chair une.
Le mot hébreu qu’on trouve là veut bien dire
chair ; basar.
La
note de la BJ sur le verset 21 dit :
La chair (basar), c’est d’abord, chez l’animal
ou l’homme, la viande, les muscles. C’est aussi le
corps entier, et donc le lien familial, voire l’humanité
ou l’ensemble des êtres vivants L’âme
ou l’esprit animent la chair sans s’additionner à
elle, en la rendant vivante. Souvent néanmoins la chair
souligne ce qu’il y a de fragile et de périssable
en l’homme ; et peu à peu l’on percevra une
certaine opposition entre les deux aspects de l’homme vivant.
L’hébreu n’a pas de mot pour dire corps : le
NT suppléera à cette lacune (!) en développant
sôma à côté de sarx.
Bravo
pour cet exposé savant ! Mais faire dire à Jésus
: ceci est mon corps plutôt que ceci est ma chair (dans
les synoptiques, car
seul Jn 6 parle de chair dans le prologue : le verbe s’est
fait chair et le discours sur le pain de vie) ne me paraît
pas une avancée vertigineuse de la pensée et combler
une quelconque lacune !
Basar est la chair unique que créent l’homme et la
femme quand ils obéissent au premier mot de Dieu dans le
1er récit : soyez féconds… car Dieu est têtu
: il parle de cela en premier aussi au 2e chapitre !
Mais basar c’est aussi – simplement… –
un verbe qui signifie annoncer une nouvelle... et toujours une
bonne nouvelle !
Ce
texte de la Création se termine donc en apothéose
:
Chacun
laissera son père et sa mère pour se souder à
sa chacune ;
et ainsi ils deviennent (messagers de) la Bonne Nouvelle Une.
Cf.
Is 52,7 : qu’ils sont beaux, sur les montagnes, les pieds
du messager de bonne nouvelle (mebasar).
La Bonne Nouvelle Une doit bien nous dire quelque chose, si nous
sommes chrétiens…
Et ‘échad, UNE, a la même valeur que ‘ahavaah,
AMOUR : 13…
La côte d’Adam était bien le chemin du paradis,
puisqu’elle donnait à l’être humain de
vivre la joie de la rencontre, spirituelle et charnelle, entre
l’homme et la femme : bonne nouvelle une, ÉVANGILE
DE L’AMOUR, ÉVANGILE DE LA VIE.
Et
pourtant…
L’homme et la femme, poussière du sol et souffle
de Dieu, étaient par essence des êtres voués
à la dualité : homme-femme, divin-animal…
Et ce qui devait arriver arrivera : ils chercheront – avant
l’heure prévue par Dieu – à vivre la
totalité de leur vie de créatures…
Le catholicisme nous enseigne que cet homme et cette femme ont
un jour désobéi à Dieu et ont mangé
un fruit défendu, ce qui leur a valu d’être
chassés du jardin d’Éden où Dieu les
avait placés, et nous a valu de naître entachés
du péché originel.
Et elle nous laisse entendre depuis – presque – toujours
que dans ce fruit défendu, dans ce péché
originel, il y a quelque chose qui a à voir avec la sexualité
(sinon Jésus n’aurait pas eu besoin de naître
d’un vierge immaculée), mais sans nous dire vraiment
quoi…
À nous de le chercher !
Pour ma part j’ai une petite idée sur la question,
mais il serait trop long d’en parler ce soir !
Ce que je peux dire, c’est que l’homme et la femme
sont alors entrés dans le monde pour contribuer à
l’œuvre de création que Dieu et la nature avaient
commencée.
Et cela est pour eux, pour nous, une tâche exaltante et
grandiose.
La mission de l’être humain est d’y travailler
sans relâche !
Merci de votre attention !
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