Homélie du Cardinal PANAFIEU

Homélie de la messe du Vœu des Échevins, Juin 2005

 
Mgr Belsunce
Mgr. Belsunce

La tradition veut que pour cette fête du Sacré-Cœur l'archevêque aborde un problème de société en lien avec l'actualité. Si vous le permettez, je vais déroger à la tradition. Car l'histoire n'est pas seulement une succession d'événements. Elle est faite de personnalités, hommes ou femmes, qui en tissent la toile par leurs initiatives, leur génie créateur, leur fermeté dans l'épreuve. Tel fut Henry François-Xavier de Belsunce de Castelmoron au courage duquel nous devons de nous rencontrer ce matin et dont nous célébrons cette année le 250e anniversaire de la mort.

En 1670, naissait dans la région d'Agen - et première source d'étonnement, au sein d'une famille protestante - un garçon qui recevra une éducation catholique, à Paris, au Collège Louis-le-Grand dirigé par les jésuites et fréquenté par l'élite des jeunes nobles. Après un temps passé chez les jésuites, il fut ordonné prêtre en décembre 1703. Il devient vicaire général. Précurseur en œcuménisme, il va souvent à Versailles pour obtenir de la Cour que ne soient pas confisqués les biens des protestants qui s'étaient exilés après la révocation de l'Edit de Nantes.

Le 5 avril 1709, il est nommé évêque de Marseille. Il n'a que 39 ans. Il restera chez nous 45 ans, aura connu cinq papes et seulement deux rois de France, Louis XIV et Louis XV. Il arrivera à Marseille le 24 octobre 1710. Il s'avèrera non comme un carriériste, ce qui était alors le cas de certains de ses confrères, mais comme un humble serviteur de L'Évangile. Comme on lui proposait des sièges épiscopaux plus prestigieux que le sien, il refusa pour rester à Marseille. "Marseille m'est chère au-delà de ce que je puis vous dire… Si vous connaissiez Marseille, vous verriez qu'on ne peut la quitter aisément". Le pape Clément XII lui conférera le pallium et Benoît XIV écrira à Mgr de Belsunce : "Nous vous regardons comme notre joie et notre couronne, comme la gloire et le modèle des pasteurs de toutes les Églises".

Dans l'épreuve inattendue qu'a connue Marseille en 1720, cette terrible peste qui décima la ville alors en plein développement économique et démographique, Mgr de Belsunce sut faire preuve d'un étonnant courage et d'une abnégation sans faille. Il ne fut pas le seul. Les principaux chefs de la cité tentèrent de lutter à leur manière contre la maladie, "plus conscients sans doute que leurs devanciers de leurs responsabilités et surtout davantage guidés par l'espoir de vaincre le mal ou d'en limiter les effets", comme l'écrit l'historien Régis Bertrand.

Mais il est vrai que la personnalité de Mgr de Belsunce dopa l'énergie des populations et des échevins, permit de ne pas sombrer dans le fatalisme et de lutter contre la maladie avec toutes les ressources de la médecine et de l'hygiène. Il reste dans la mémoire collective comme le grand évêque de Marseille dont on rapporte l'extraordinaire dévouement au service des pestiférés, se faisant à l'image de son Seigneur le serviteur de tous.

Il ne lutta pas seulement contre la peste qui atteint le corps mais aussi contre une autre peste qui ravageait l'Église : le jansénisme qui avait profondément marqué les esprits, et s'était développé en France avec la Mère Angélique Arnauld, réformatrice du monastère de Port-Royal, et Blaise Pascal… Les jansénistes en arrivaient à nier la liberté et professaient que Jésus-Christ n'était pas mort pour tous mais seulement pour les élus. Mgr de Belsunce rencontra des oppositions très fortes de la part des prêtres et des religieux soutenus par le Parlement d'Aix, car cette querelle théologique avait pris un tour politique.

C'est sans doute pour répondre à cette double peste, celle qui touchait les corps et celle qui touchait les esprits, que Mgr de Belsunce consacra son diocèse au Sacré-Cœur sous l'impulsion d'une visitandine mystique, Anne-Madeleine de Rémuzat, et rappela avec fermeté que la foi chrétienne était fondée sur la miséricorde, se souvenant que, selon l'expression de saint Bernard, "la mesure de l'amour de Dieu est d'aimer sans mesure". L'homme avait du caractère, l'évêque qu'il était ne manquait pas de convictions fortes. Curieusement, Voltaire dira de lui : "C'est un homme dont le nom sera béni dans tous les siècles".

Comme représentants de l'Etat, comme élus, comme responsables de l'économie, vous êtes de ceux qui font l'histoire de la nation et de Marseille. Vous avez mis votre compétence professionnelle, mais aussi vos qualités de cœur, au service de cette ville qui mérite bien d'être aimée. Vous êtes exposés aux critiques, aux incompréhensions, parfois au rejet. Et vous le ressentez d'autant plus cruellement que vous avez mis plus de passion à servir cette cité à laquelle vous êtes attachés. Mais vous avez conscience qu'il faut lutter contre toutes les pestes qui gangrènent notre société aujourd'hui comme au temps de Mgr de Belsunce. Vous vous y attaquez avec ténacité, persévérance, intelligence des situations, conscients des responsabilités qui sont les vôtres, lors même que vous n'avez pas toujours les moyens d'apporter des solutions efficaces aux problèmes posés. Mais vous ne voulez pas vous décourager ni baisser les bras.

A l'origine de votre vocation, il y a ce sentiment que la nation a besoin d'hommes et de femmes qui travaillent à sa cohésion sociale, luttent contre les inégalités, promeuvent la dignité de l'homme, assurent l'ordre social, ne craignent pas de proposer des utopies sans lesquelles un pays risque de sombrer en état d'hibernation.

Vous le savez, il convient que ceux qui portent des charges administratives, sociales, politiques et économiques soient guidés par une certaine idée de l'homme, de son rapport à lui-même et à son environnement. Pour nous qui puisons notre vision de l'histoire dans la Parole de Dieu, nous croyons que l'homme est sacré parce qu'il est créé à l'image de Dieu et qu'à ce titre il mérite d'être considéré, quelle que soit son origine, sa culture, sa religion. Il nous faut combattre tout ce qui peut le défigurer : la violence, qu'il en soit la victime ou l'auteur, le mépris de la vie, la souffrance physique, la solitude morale, l'exclusion sociale…

Que de pestes contemporaines qui abîment l'individu ou la famille et qui réclament, pour y faire face, sans doute une législation juste mais plus encore l'imagination du cœur. Nous savons qu'il y a aujourd'hui des catégories sociales complètement déphasées, dont on dit qu'elles ont "décroché", qui ont perdu les clés de compréhension de la société, sans repères et sans projets. Les chrétiens se doivent de travailler à l'intégration sociale de ces personnes en situation de marginalité.

En célébrant la fête du Sacré-Cœur du Christ, nous ne tombons pas dans la puérilité ou l'affectivité naïve. Nous affirmons que pour nous, selon la parole du disciple Jean, "Dieu est amour". "Si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, en nous son amour est accompli" (1 Jean 4 11). "Car celui qui n'aime pas son frère, qu'il voit, ne saurait aimer Dieu qu'il ne voit pas" (1 Jean 4 20).

Puisse l'amour de Dieu se répandre surabondamment en cette ville pour en faire la cité de la fraternité et de la paix. Et puissions-nous, à notre place et selon notre responsabilité, y contribuer.

+ Bernard Panafieu
Cardinal Archevêque de Marseille En la fête du Sacré-Cœur le 3 juin 2005