Souveraine
liberté du Seigneur ; elle l’a fait mal voir des
pisse-froid de son temps. Cela ne l’a pas arrêté
un instant. Ils lui reprochaient de ne pas respecter scrupuleusement
le shabbat, de ne pas assez jeûner. Sa seule réponse
: ne pas hésiter à faire noce tant qu’il est
temps. Et ne pas bouder le vin nouveau ; mieux même, prendre
soin de sa conservation : « À vin nouveau, outres
neuves » (Mc 2, 18-22 et parallèles).
Ce
vin nouveau, les hommes de ma génération en ont
découvert le goût avec le concile de Vatican II.
On avait pour cela remisé les vieilles outres : fini, le
bricolage ecclésiologique sur lequel on avait vécu
pendant des siècles. Quel choc de voir mise à bas
cette pyramide par laquelle, dans les catéchismes de notre
enfance, était figurée l’Église, avec
le pape à sa pointe et les fidèles à la base,
la hiérarchie servant tant bien que mal à meubler
l’intervalle. Oubliée, cette pauvre image qui se
voulait symbole de stabilité, mais trahissait un immobilisme
certain. Et quelle ivresse de voir que si elle s’effaçait,
c’était pour céder la place au « peuple
de Dieu » ! À coup sûr, l’image avait
une autre allure. Elle évoquait des femmes et des hommes
debout, et leur longue marche dans l’histoire. Une histoire
qu’ils ont pour vocation, guidés par le Seigneur,
de faire sainte. Je ne suis pas de ceux qui convoquent l’Esprit
à tout bout de champ, mais il est sûrement pour beaucoup
dans le choix de ces trois mots, « peuple de Dieu ».
C’est lui, sans nul doute, qui a soufflé aux pères
conciliaires ce recours, ou plutôt ce retour à une
formule des Écritures des plus fortes et des plus expressives
qui soient.
Se
vouloir peuple de Dieu, et non plus une structure hiérarchique,
voire hiératique, n’était pas sans risque
pour l’Église. Le mot « peuple », pour
d’aucuns, fleurait fort la « démocrassouille
», comme on disait aux beaux temps de l’Action française.
À Écone ou ailleurs, certains, qui n’avaient
pas oublié les lectures de leur jeunesse, ont préféré
le schisme à ce qu’ils jugeaient être une aventure.
D’autres, à l’opposé, ont rêvé
à un Vatican III, dont les fruits passeraient les promesses,
encore trop timides à leurs yeux, de Vatican II. Par conviction
ou par obéissance – ubi Roma locuta est… –
le plus grand nombre, bravement, a joué le jeu. Quarante
ans et plus, depuis, ont passé ; le temps est venu de dresser
un bilan. Qu’en est-il de ce vin nouveau que l’Esprit
avait versé à l’Église ? Dans les réalités
les plus quotidiennes, vit-elle de la vie de ce peuple de Dieu
dont elle est l’icône ? La sagesse populaire dira
qu’il en va comme de tout : au gré de chacun, la
coupe peut apparaître à moitié pleine ou à
moitié vide. Ce qui est un peu tristounet, quand le breuvage
qu’elle renferme est promesse, anticipation, du vin du Royaume.
Une
coupe à moitié pleine…
Pour
Jean XXIII, Vatican II devait être l’occasion d’ouvrir
largement les fenêtres au grand vent. Et cela, non seulement
à Rome, mais dans toute la catholicité. On ne peut
pas dire qu’il n’a pas été écouté,
même si le temps a largement été laissé
au temps : l’histoire montre que l’appareil est toujours
lent à recevoir des textes conciliaires. Mais enfin, les
Églises diocésaines, elles aussi, en sont venues
à aérer leurs locaux ; elles ont choisi pour cela
de tenir des synodes. Le mot sent son grec, qui est une langue
devenue assez hermétique pour nos contemporains. Dommage,
car il évoque la route, le voyage, et plus précisément
le compagnonnage du voyage. Ce qui est très exactement
la vocation du peuple de Dieu : on comprend que les voix les plus
autorisées se plaisent à dire qu’il n’est
d’Église que synodale.
Ces
synodes diocésains ont marqué la fin des années
quatre-vingt du siècle dernier. Le titre du numéro
que Garrigues leur a consacré alors, « Synodes, ou
la parole en Église », dit bien quelle en a été
la tonalité. La phase préparatoire des assemblées
fut l’occasion en effet de « libérer la parole
», comme on disait alors. Des groupes, des individus ont
découvert qu’ils pouvaient avoir « leur mot
à dire » dans l’Église. Non seulement
ils ne s’en sont pas privés, mais ils ont pris très
à cœur l’élection des délégués
aux synodes. En Église, ils ont fait l’apprentissage
de la liberté que leur vaut leur statut d’enfants
de Dieu. Quant aux assemblées elles-mêmes, elles
ont permis à beaucoup d’autres découvertes.
Celle, par exemple, de la légitime pluralité des
opinions dans l’Église, qui implique écoute
mutuelle et débat. Et surtout celle, plus neuve encore,
de la co-responsabilité qui présidait aux prises
de décision. Tout cela, ordonné à une seule
fin : « Avancer au large » (Lc 5, 4), comme le disait
la devise qui avait été retenue pour le synode de
Marseille.
Des
avancées, de fait, il y en eut. À la fois dans le
domaine de la mission et dans celui de la vie de l’Église
: ad extra et ad intra, comme disaient les Pères de Vatican
II. Dans l’Église, il s’agissait surtout d’étendre
à l’organigramme ecclésiastique en son entier
la pratique de la co-responsabilité qui avait été
expérimentée par les synodes. De là ces différents
conseils dont la plupart des documents synodaux ont décidé
la création, au plan du diocèse, des secteurs pastoraux
et des paroisses. Des laïcs, depuis, y sont délégués,
en principe par leurs pairs, pour aider les responsables d’Église
dans leur réflexion et être associés, selon
des modalités variables, aux prises de décision.
Il faut avoir connu ce qu’était sous Pie XII finissant
l’administration d’un diocèse ou la vie d’une
paroisse pour mesurer le chemin parcouru. À coup sûr,
un Claudel, un Mauriac même, ne reconnaîtraient pas
leur Église dans ce qu’elle est aujourd’hui.
Oui, mais…
…ou
à moitié vide ?
Il
y a un mais, en effet, et même plusieurs, car les ombres
ne manquent pas au tableau. L’une d’entre elles, et
non des moindres, est celle de Rome qui s’est largement
étendue sur les assemblées synodales. Ainsi à
propos de la pastorale des divorcés remariés. Dans
les consultations qui avaient préalablement été
faites auprès des fidèles, il n’est pas une,
je crois, qui n’ait évoqué le sujet, tant
il touche au vif la sensibilité du peuple chrétien.
Mais en assemblée, la question a été «
réservée », comme on dit. Les évêques
les plus hardis se sont seulement engagés à l’évoquer
lors de leur prochaine visite ad limina et à publier la
réponse du Vatican. Cette réponse se fait encore
attendre : la pudeur seule, sans doute, a dû conduire à
la taire, car l’on devine bien et sa teneur et son ton.
Ce n’est qu’un exemple ; il en serait d’autres,
qui ont également choqué ceux qui croyaient que
les synodes seraient des lieux ouverts à toute expression
et aux plus larges débats. Est-ce ainsi qu’au sein
du peuple de Dieu s’exerce la liberté de ses enfants
?
Deuxième
ombre au tableau : les synodes sont décidément passés
de mode. La tenue d’assemblées destinées à
évaluer ou rectifier l’application de leurs décisions
est moins que jamais à l’ordre du jour. Et que dire
de l’essoufflement, de l’étiolement même,
des conseils pastoraux nés des assemblées synodales
? Les procédures d’élection de leurs délégués
laïcs, pourtant souhaitées ou d’obligation selon
les textes, ont souvent été abandonnées ;
le recrutement est difficile, le renouvellement, aléatoire,
l’absentéisme, chronique. Les raisons sont sûrement
multiples, mais la responsabilité de l’appareil paraît
grande dans cet état de fait. Toutes proportions gardées,
il en va un peu de ces conseils comme des synodes d’évêques
réunis à Rome autour du pape : trop peu a été
fait pour leur donner la dimension et le poids voulus par leurs
promoteurs. Par manque d’imagination ou par crainte, les
responsables d’Église n’ont pas su ou n’ont
pas pu nourrir convenablement leur ordre du jour et leurs débats.
Si les laïcs les boudent ou les désertent, c’est
bien souvent parce qu’ils ont le sentiment, non d’y
être des partenaires, mais d’y jouer les utilités.
Troisième
point noir, qui tient cette fois aux laïcs eux-mêmes
: je ne voudrais pas donner le sentiment de n’en avoir qu’après
la hiérarchie. L’attrait limité que présente
leur participation aux conseils n’explique pas tout de leur
désintérêt ; en règle générale,
ils restent trop peu nombreux à prendre au sérieux
leur « engagement » de chrétiens, comme on
disait dans les mouvements d’Action catholique. Et surtout,
il leur reste beaucoup à apprendre en matière de
débat. L’unanimisme, pour eux, reste une valeur sûre.
La chose a frappé tous ceux qui ont participé à
des synodes : quand des prises de parole allaient trop à
contre-courant, la majorité s’en offusquait comme
d’une menace pour la « tunique sans couture »
que doit être l’Église. Le chemin sera long
avant que le peuple chrétien comprenne ce qui constitue
réellement un peuple : l’acceptation par une communauté
d’hommes et de femmes de ses différences, voire de
ses divergences. Parce qu’au sein d’un peuple, chacun
en est convaincu, ce qui peut séparer est moins fort que
ce qui unit.
Alors,
cathos, encore un effort ?
J’emprunte
cet intertitre au dernier article du numéro 38 de Garrigues
sur les synodes que j’ai déjà évoqué.
La formule pastiche l’intitulé de la célèbre
brochure de Sade, Français, encore un effort si vous voulez
être républicains. Est-ce seulement parce que le
bicentenaire de 1789 l’avait remise à la mode que
l’auteur l’avait reprise en 1992 ? Non sans doute
: la vraie raison est qu’il écrivait au lendemain
des synodes, dans un climat d’enthousiasme et d’énergies
libérées un peu analogue à celui que le «
divin marquis » pouvait connaître au début
de la Révolution. Le propos, d’ailleurs, valait surtout
invitation à cueillir les fruits des synodes en tirant
profit de la dynamique qu’ils avaient inaugurée.
Bref, il s’agissait de « transformer l’essai
», comme on dit depuis que le rugby est à la mode.
Les
temps ont changé ; c’est plus gravement que j’écris
aujourd’hui : « cathos, encore un effort ».
Ils sont nombreux en effet ceux qui, ouvertement ou à mi-voix,
considèrent comme des vieilles lunes les temps de Vatican
II, des assemblées synodales, de la découverte et
de l’apprentissage de la co-responsabilité en Église.
Nombreux aussi ceux qui rêvent plus ou moins à la
restauration de cet ordre ancien par lequel l’Église
enseignante, du haut de sa pyramide, régnait sur l’Église
enseignée. Cela invite, non à la défense
– car elle est désormais de foi – mais à
l’illustration de l’ecclésiologie que sous-tend
et résume l’expression biblique de « peuple
de Dieu ». Il s’agit pour cela de dissiper les ombres
et surmonter les difficultés que j’ai dites. Et que
chacun, clerc ou laïc, au niveau qui est le sien, prenne
sa part à tout ce qui dans l’Église, depuis
une génération, a été créé
pour donner vie et respiration à ce peuple de Dieu qui
la constitue. Ce qui requiert de la détermination, à
coup sûr, et surtout modestie et patience tout à
la fois. L’effort n’est pas si grand. Vous en doutez
? Essayez donc.
Patience,
modestie, détermination : on le voit, le ton n’est
plus celui de l’ivresse des commencements. De tous les commencements
et recommencements, d’ailleurs, que l’Église
a connus depuis ce jour de la Pentecôte où les Juifs
avaient soupçonné les Apôtres d’être
pris de boisson (Ac 2,13). Mais cela n’empêche pas
de garder en bouche le goût généreux du vin
nouveau que l’Esprit ne cesse de prodiguer au peuple de
Dieu. Ce vin qui, heureusement, de génération en
génération, fait si sûrement éclater
les vieilles outres.
Benoît
LAMBERT, GARRIGUES 87 |
|